"Adapter la réforme des retraites au parcours professionnel"

Publié le 26/05/2010

Allongement de la durée de cotisation, recul de l'âge légal du départ à la retraite au-delà de 60 ans. A la veille de la journée d'action pour l'emploi, les salaires et les retraite, Jean-Louis Malys, secrétaire national, a répondu aux questions des internautes du site Liberation.fr, le 26 mai 2010.

Hervé. Il est prouvé que l'espérance de vie des ouvriers est inférieure à celle des autres catégories de salariés. Pourquoi vouloir le même âge de départ, et la même durée de cotisation pour tout le monde?  Une sorte de «retraite selon l'activité» ne serait-elle pas plus juste?
Jean-Louis Malys. Vous posez la question, vous donnez la réponse, et elle nous convient. L'espérance de vie d'un ouvrier par rapport à un salarié moyen et de 3 à 4 années de moins, 7 années par rapport à un cadre. Nous pensons que le système des retraites doit s'adapter au parcours professionnel. Le système actuel, tel qu'il a été conçu, ne le permet pas vraiment.

Philippe. J'aurai 60 ans le 14 avril 2012 avec 42 ans et 3 mois de cotisations. Pensez-vous que je risque de travailler plus pour pouvoir prendre ma retraite?
 Je n'ai pas l'information exacte, puisque le projet gouvernemental n'est officiellement pas connu. Mais, si on en croit les rumeurs, vous cotiserez au minimum 6 mois de plus. En réalité, vous aurez cotisé de 1 et 9 mois en plus, pour aucun avantage particulier. C'est vous qui, finalement, financez le système de retraite pour les autres. C'est un des aspects très injuste du système actuel.

Dominique D. Si le taux d'emploi des 18-60 ans augmentait suffisamment, l'équilibre du régime ne serait-il pas atteint?
 Ça serait très significatif pour combler le déficit, d'ailleurs c'est intégré dans les hypothèses du COR (Conseil d'orientation des retraites) à partir de 2020. Mais deux problèmes restent posés. Le premier, c'est la démographie, avec le «papiboum», et le rallongement de l'espérance de vie (qui est une bonne nouvelle, comme tout le monde est obligé de le dire à chaque fois qu'on évoque cette question!). Le deuxième aspect, c'est le fait que les salariés restent à l'emploi après 58 ans. Ce qui n'est pas le cas. D'autres financements seront de toute façon nécessaires.

Renaud. Êtes-vous pour ou contre la taxe sur les hauts revenus que propose le gouvernement? Cela va plutôt dans le sens des syndicats non?
Tout à fait. Mais, on parle d'une hypothèse de 600 millions d'euros, au maximum. C'est significatif, mais pas déterminant, et de toute façon on est opposé au bouclier fiscal. Cette première fissure doit fendre totalement le bouclier pour qu'il devienne totalement inefficace, car son objectif est de préserver les personnes les plus fortunées.

Renaud. Que propose la CFDT pour financer les retraites? Que faut-il penser d'une hausse des cotisations?
Il y a des efforts à faire en terme démographique. En particulier, les gens devraient être au travail plus longtemps. C'est-à-dire avoir un emploi jeune, et être maintenus dans l'emploi après 55 ans. Pour certains salariés le fait d'allonger leur activité peut être un choix, y compris avec des aménagements de fin de carrière. Mais, aujourd'hui, on a un problème avec le travail, que les gens fuient tant il devient insupportable. Ça suppose aussi une qualité du travail qui donne envie de travailler.
Nous pensons qu'une hausse des cotisations patronales et salariales sera nécessaire, mais elle doit se faire à un moment où le pouvoir d'achat ne sera pas aussi difficile qu'aujourd'hui. Elle pourrait se faire en parallèle avec une baisse des cotisations Unédic si le chômage baisse, comme tout le monde le souhaite. Le coeur du système doit être construit à partir du travail. Mais les solidarités de plus en plus nécessaires doivent être financées très largement par la contribution des revenus du capital, du patrimoine, et tous les autres revenus non liés au travail, sauf allocations et prestations sociales, cela va s'en dire.

Mina. Tous les corps de métier seront-ils concernés par l'allongement du temps de travail ?
Dans l'état actuel des choses, oui. Sur la pénibilité, les syndicats ont des approches assez communes, mais on n'a pas les réponses du gouvernement. Pour nous, c'est l'une des questions-clés de cette réforme, même si ce n'est pas forcément lié au corps de métier eux-mêmes mais aux expositions liées à la mise en oeuvre de ces métiers. Par exemple, une infirmière en service hospitalier, travaillant la nuit, n'est pas à mettre forcément sur le même plan qu'une infirmière en milieu scolaire.

HLM29. La CFDT vat-elle réellement se battre pour les ouvriers? notamment ceux de l'agroalimentaire?
 Je suis moi-même ouvrier de formation, et je sais ce qu'est le travail pénible. Nous nous battons depuis 2003, et même avant sur ces questions, évidemment que c'est l'un de nos objectifs. En ce qui concerne les dirigeants de la CFDT c'est un souci permanent, de la même manière que nous avons obtenu les carrières longues, en 2003, pour les salariés les plus modestes, qui avaient commencé à travailler jeunes. Ce souci de justice c'est un peu notre ADN de militant.

Dominique. Pourquoi toutes les organisations syndicales pratiquent-elles la politique de l'autruche à propos des superbes retraites de ceux qui nous gouvernent et des haut fonctionnaires européens ?
 On n'a pas envie de verser dans le populisme, et ce n'est évidemment pas à la hauteur des enjeux financiers. Mais en terme d'exemplarité, et d'honneur, tout simplement, il serait juste que ceux qui bénéficient de régimes exhorbitants vis-à-vis du commun des salariés fassent un effort tout particulier, surtout... parce que ce sont eux qui prennent les décisions qui concernent les salariés les plus modestes.

Jb. Ne pensez-vous pas que le recul de l'âge de la retraite soit une fausse réforme, sachant que les personnes entre 50-60 ans ont beaucoup de difficultés à conserver/trouver un emploi?
 C'est le caractère injuste de cette réforme. Pour les uns, il s'agira de travailler plus longtemps, alors qu'ils ont déjà suffisamment cotisés, exemple de Philippe. Pour les autres, il s'agira de plus de précarité, puisqu'ils seront au chômage, en maladie, ou en invalidité, au lieu de profiter de leur retraite.

Mich'. Maintenant que le ministre a dit clairement qu'il voulait en finir avec la retraite à 60 ans, qu'attendez-vous de la manif de demain? Le gouvernement ne reviendra pas dessus.
 Rien n'est totalement joué, toutes les questions ne sont pas tranchées. Nous nous opposerons de toute façon au report de l'âge de la retraite, et en toute hypothèse une mobilisation faible, décevante, donnera des ailes au gouvernement pour faire une réforme injuste.

Gudule. Il y a un appel à manifester le 27 mai, s'il n'y a pas grand monde dans les rues, quel poids auront les organisations syndicales dans le débat?
 Demain n'est pas la reine de toutes les batailles, d'autres manifestations seront nécessaires. Et les salariés ne sont pas encore totalement informés du contenu de la réforme. Même un relatif échec, que nous ne souhaitons pas, évidemment, ne nous amènera pas à renoncer, mais à agir, et à poursuivre le débat.

Roger blaise. Votre congrès pendant les négos sur les retraites, c'est un plus ou un moins...  l'exode se sera après, comme d'hab...
Tous les quatres ans, en juin, il y a un congrès de la CFDT et, une Coupe du monde de football. C'est le président de la République qui a décidé de faire coïncider ces événements avec sa réforme! La CFDT débattra de l'avenir des retraites, comme elle l'aurait fait, même s'il n'y avait pas eu de réformes. Mais, ces discussions prendront une dimension particulière. Nous voulons en faire un moment fort, à la fois pour peser sur les discussions actuelles, et surtout pour construire collectivement une réforme plus globale qui éviterait ces mesures injustes et inefficaces du gouvernement. Après 2003, les militants CFDT ont continué à se battre, ils n'ont de leçon à recevoir de personne.

Tintin. Alors que beaucoup d'autres pays européens ont décalé l'âge de départ au-delà de 60 ans, n'y a-t-il pas un manque d'adéquation du système français ?
 Ailleurs, souvent les réformes ont été le fruit de très longues concertations. Les règles sont plus diverses qu'on veut nous les présenter. Par exemple, en Allemagne, les salariés peuvent partir hors dispositif particulier à 63 ans, s'ils ont 35 années de cotisations. Dans les pays nordiques, il existe de nombreux dispositifs qui permettent aux salariés d'alléger leur travail à l'approche de leur retraite. En France, nous n'avons aucun dispositif actif concernant cette mesure.

Anouka. Quel avenir pour le système des carrières longues ?
Ce dispositif que la CFDT a été la seule à revendiquer est une vraie conquête sociale. Elle a pris un coup en 2008, avec un rallongement brutal de 4 trimestres du à monsieur Xavier Bertrand, qui est du coup mal placé pour en parler. Toute nouvelle «adaptation» dans ce sens, constituerait la fin de ces dispostifs, et un motif de plus pour les salariés et la CFDT de se mobiliser.

Gudule. Dans ce combat, on n'est pas un peu à la traîne de la CGT ?
Certains pensent que la CGT serait à la traîne de la CFDT, si on lit certains blogs très, très à gauche. En réalité, la CFDT et la CGT savent toutes deux que les salariés ont besoin d'unité et, avec les autres organisations, sauf malheureusement FO et la CGC, elles font les efforts nécessaires pour trouver le terrain de l'unité et de l'efficacité. On connaît nos divergences, on les respecte, on le devoir de rechercher l'intelligence et l'efficacité plutôt que le sectarisme et les agitations stériles.

Liberation.fr